Au 30 juin, les banques américaines portaient 326,7 milliards de dollars de pertes latentes sur leurs titres, avec un taux à dix ans à 4,47 %. Il est aujourd’hui à 5,22 %. À la veille des résultats de JPMorgan, Goldman Sachs, Wells Fargo et Citigroup, Wall Street attend des bénéfices en forte hausse, et pourtant Bank of America a perdu 13 % en un mois. La Bourse ne se trompe pas de cible : elle recommence à facturer aux banques le prix du temps, que les banques centrales avaient effacé pendant dix ans.
I. Le fait et ses chiffres
La saison des résultats du troisième trimestre s’ouvre ce mardi 13 octobre avant l’ouverture de Wall Street avec JPMorgan Chase, Goldman Sachs, Wells Fargo et Citigroup, suivies mercredi par Bank of America et Morgan Stanley. Sur le papier, le décor est favorable. Selon CMC Markets, le consensus attend de JPMorgan un bénéfice par action de 5,90 dollars, en hausse de 16,4 % sur un an, pour un chiffre d’affaires de 51,3 milliards de dollars (+8,8 %) et une marge nette d’intérêts (NII) de 26,9 milliards (+12,1 %). Reuters rapporte que les analystes attendent jusqu’à 20 % de hausse des profits pour les plus grandes banques du pays.
Le trimestre précédent avait déjà été exceptionnel. D’après son rapport trimestriel déposé auprès de la SEC, JPMorgan a dégagé au deuxième trimestre 2026 un résultat net de 21,2 milliards de dollars (contre 15,0 milliards un an plus tôt), un bénéfice par action de 7,70 dollars et une rentabilité des fonds propres tangibles de 29 %. Les revenus des activités de marché ont atteint 12,1 milliards (contre 8,9), les commissions de banque d’investissement 3,2 milliards (contre 2,5). La banque a relevé sa prévision de NII pour 2026 de 103 à environ 105,5 milliards de dollars. À l’échelle du secteur, la FDIC a recensé 90,1 milliards de dollars de bénéfices au deuxième trimestre pour les 4 238 établissements assurés, en hausse de 12 % sur le trimestre, avec un rendement des actifs de 1,37 % et une marge d’intérêts de 3,32 %.
La Bourse, elle, regarde ailleurs. L’indice bancaire KBW a perdu 13 % depuis son plus haut de clôture d’août et 6 % sur le troisième trimestre, selon Reuters. Sur un mois, Bank of America recule d’environ 13 %, Goldman Sachs de 12 % et Morgan Stanley de 11 % (Yahoo Finance, 12 octobre). Sur trois mois, Wells Fargo cède 6,2 % quand le S&P 500 gagne 4,2 % (Zacks), et l’indice large a encore inscrit des records la semaine dernière. FactSet n’attend que 3 % de croissance des bénéfices pour le secteur financier au troisième trimestre, contre 29,6 % pour l’ensemble du S&P 500.
| JPMorgan Chase | T2 2025 | T2 2026 | T3 2026 (consensus) |
|---|---|---|---|
| Résultat net | 15,0 Md$ | 21,2 Md$ | — |
| Bénéfice par action | 5,24 $ | 7,70 $ | 5,90 $ (+16,4 % sur un an) |
| Revenus nets | 44,9 Md$ | 57,3 Md$ | 51,3 Md$ |
| Marge nette d’intérêts | 23,2 Md$ | 25,5 Md$ | 26,9 Md$ |
| Activités de marché | 8,9 Md$ | 12,1 Md$ | — |
| Ratio CET1 (standard) | 15,1 % | 14,2 % | — |
La lecture dominante de ce décalage est double. D’un côté, la hausse des taux ralentirait l’activité de marché : Oura a retiré fin septembre son introduction en Bourse de 2,2 milliards de dollars, SB Energy a reporté la sienne, et Bank of America a prévenu que ses commissions de banque d’investissement baisseraient d’au moins 10 %. De l’autre, les analystes interrogés par Reuters écartent tout retour de la crise de 2023 : les banques auraient raccourci la durée de leurs portefeuilles et maîtrisé le risque. Les deux propositions sont vraies. Elles laissent pourtant de côté l’essentiel.
II. Ce que le marché sous-estime
Le chiffre qui manque dans les avant-papiers est celui des pertes latentes à jour. Le dernier relevé officiel de la FDIC date du 30 juin : 326,7 milliards de dollars de moins-values non réalisées sur les portefeuilles de titres, soit 5,5 % de leur coût amorti, dont 216,9 milliards sur les titres détenus jusqu’à l’échéance (HTM) et 109,8 milliards sur les titres disponibles à la vente (AFS). Ce chiffre a été mesuré avec un dix ans américain à 4,47 %. Le 8 octobre, la Réserve fédérale publiait 5,22 % pour la même échéance, et 5,60 % pour le trente ans : 75 points de base de plus en un trimestre.
Un calcul simple donne l’ordre de grandeur. Si 326,7 milliards représentent 5,5 % du coût amorti, le portefeuille de titres du système bancaire pèse environ 5 940 milliards de dollars. Avec une duration moyenne comprise entre quatre et six ans, une hausse de 75 points de base ajoute entre 180 et 270 milliards de pertes. Les moins-values latentes se situeraient donc aujourd’hui entre 500 et 600 milliards de dollars, contre un pic de près de 684 milliards au troisième trimestre 2023, quelques mois après la faillite de Silicon Valley Bank. Il s’agit d’une estimation de la rédaction, non d’une donnée publiée : la FDIC ne livrera les chiffres du troisième trimestre qu’à la fin novembre. Mais aucun scénario raisonnable de duration ne ramène ce total sous les 450 milliards.
| Indicateur | 30 juin 2026 | Octobre 2026 |
|---|---|---|
| Taux à 10 ans américain | 4,47 % | 5,22 % (8 octobre) |
| Taux à 2 ans | — | 4,75 % |
| Taux à 30 ans | — | 5,60 % |
| Taux des fonds fédéraux effectif | — | 3,88 % |
| Pertes latentes des banques (FDIC) | 326,7 Md$ | 500 à 600 Md$ (estimation JTE) |
| Pertes latentes du portefeuille de la Fed | 878 Md$ | en hausse |
Le second angle mort concerne la qualité des bénéfices. Le bond de JPMorgan au deuxième trimestre doit beaucoup à des éléments non récurrents : son 10-Q fait état d’une plus-value nette de 4,6 milliards de dollars sur ses actions Visa et d’environ 1,0 milliard de gains sur d’autres participations, soit l’équivalent de plus d’un quart du résultat net du trimestre. Les activités de marché actions ont progressé de 86 %, un niveau qui suppose des marchés actifs et des introductions en Bourse abondantes, précisément ce que la hausse des taux est en train d’éteindre. Et le ratio de fonds propres CET1 de la banque est passé de 15,1 % à 14,2 % en un an, sous l’effet des rachats d’actions (le nombre de titres en circulation a reculé de 3,3 %).
Le troisième signal est passé presque inaperçu. Au deuxième trimestre, selon la FDIC, les dépôts non assurés ont augmenté de 317,4 milliards de dollars tandis que les dépôts assurés reculaient d’environ 111 milliards. Dans la semaine close le 7 octobre, les fonds monétaires ont reçu 166,4 milliards de dollars, leur plus forte collecte hebdomadaire depuis avril 2020 (Bank of America et EPFR, cités par Schwab). Quand le placement sans risque rapporte près de 4 %, l’argent qui dort sur des comptes peu rémunérés finit par se réveiller.
III. L’analyse de fond
Le meilleur argument adverse mérite d’être exposé dans toute sa force. Une perte latente sur un titre détenu jusqu’à l’échéance n’est pas une perte : l’obligation sera remboursée au pair. Les deux tiers des moins-values sont logés en HTM et n’affectent ni les fonds propres comptables ni, pour la plupart des banques, les ratios réglementaires. Surtout, une banque n’est pas un fonds obligataire. Son actif est financé par des dépôts dont la rémunération monte moins vite que les taux de marché. Quand les taux montent, la valeur de cette « franchise de dépôts » augmente et compense la baisse de valeur des obligations : c’est la couverture naturelle que décrivent depuis plusieurs années les économistes Itamar Drechsler, Alexi Savov et Philipp Schnabl. Les chiffres semblent leur donner raison : marge d’intérêts du secteur en hausse, NII de JPMorgan révisé en hausse, dépôts domestiques en progression pour le huitième trimestre consécutif. Et la courbe des taux, désormais pentue (le dix ans dépasse le deux ans de 47 points de base et le taux des fonds fédéraux de 134 points), est l’environnement rêvé pour un métier qui emprunte court et prête long.
Cet argument est juste, à une condition : que les déposants restent. La couverture par la franchise de dépôts n’est pas un contrat, c’est un pari sur l’inertie de la clientèle. Or c’est précisément cette inertie qui s’érode. Silicon Valley Bank n’a pas fait faillite parce que ses obligations du Trésor étaient de mauvaise qualité, mais parce que ses déposants non assurés ont découvert en quelques heures qu’ils pouvaient partir, et qu’une perte latente devient réelle le jour où il faut vendre pour les rembourser. La progression de 317 milliards des dépôts non assurés et la ruée vers les fonds monétaires indiquent que la part la plus mobile du passif grossit au moment même où la valeur de l’actif se dégrade. Le marché n’anticipe pas une crise ; il réévalue la probabilité qu’une partie de la couverture fasse défaut, et il le fait légitimement.
Il y a plus profond. Ces portefeuilles ont été constitués pour l’essentiel en 2020 et 2021, lorsque la Réserve fédérale achetait massivement des titres longs et maintenait le dix ans sous 2 %. Le taux long, prix du temps, ne reflétait plus l’arbitrage entre consommation présente et future des épargnants mais la politique de la banque centrale. Friedrich Hayek a consacré une partie de son œuvre à cette erreur : un taux d’intérêt maintenu sous son niveau de marché envoie aux entrepreneurs un faux signal sur l’abondance de l’épargne et engendre des investissements qui ne résistent pas au retour du vrai prix. Dans sa conférence Nobel de 1974, il mettait en garde contre la prétention des autorités à connaître ce que seuls les prix peuvent révéler. Les banques qui ont acheté de la duration à 1,5 % ont commis exactement l’erreur que le signal les invitait à commettre. La perte de 2026 n’est pas un accident de marché : c’est la facture différée d’un prix administré.
La banque centrale elle-même en porte la trace. Selon les comptes de la Fed analysés par First Trust, son propre portefeuille affichait 878 milliards de dollars de pertes latentes au 30 juin, pour 47,7 milliards de capital, et elle conserve un « actif différé » de 235,5 milliards correspondant à ses pertes d’exploitation accumulées. La différence est que la Fed ne peut pas subir de retrait de dépôts. Les banques commerciales, si. C’est cette asymétrie que la Bourse fait payer.
Faut-il en conclure que les banques sont mal gérées ? Non. JPMorgan, avec 29 % de rentabilité des fonds propres tangibles et une base de dépôts de détail massive, est l’établissement le mieux armé du système. Mais les grandes banques publient les premières, et leurs chiffres seront lus comme un thermomètre du secteur. La question n’est pas de savoir si JPMorgan battra le consensus, mais ce que diront ses dirigeants de la rémunération des dépôts, de l’évolution des pertes latentes et du carnet d’introductions en Bourse. Un marché libre a fait son travail en septembre : il a remonté le prix du temps. Il reste aux bilans à l’absorber.
IV. Le contexte européen
En Europe, le même choc de taux produit un effet différent. Le 7 octobre, l’indice STOXX Europe 600 Banks a perdu 3,4 % en séance, à 403 points, soit 7,6 % sous son plus haut de clôture du 7 septembre (435,97 points), tout en conservant une hausse d’environ 13 % depuis le début de l’année après un gain d’environ 65 % en 2025. Société Générale a cédé 5,26 %, à 63,77 euros, Deutsche Bank 4,74 %, UniCredit 4,48 %, BNP Paribas 3,76 % et Crédit Agricole 3,56 % (France-Épargne, Tradingsat).
La cause n’était pas une hausse uniforme des taux, qui aurait plutôt profité aux marges, mais l’écartement des primes de risque souveraines : l’OAT française à dix ans est montée à 4,909 % contre 3,513 % pour le Bund, un écart proche de 140 points de base. Or les banques détiennent la dette de leur propre État : 313,99 milliards d’euros pour les banques françaises et 411,17 milliards pour les italiennes à fin août 2026. Aux États-Unis, la perte latente vient de la duration ; en zone euro, elle vient de la signature. C’est la « boucle » entre États et banques que l’union bancaire devait briser et qui réapparaît chaque fois qu’un budget national inquiète. Avec un taux de dépôt de la BCE à 2,50 % et une réunion les 28 et 29 octobre, la question européenne n’est pas la pente de la courbe mais la crédibilité budgétaire de Paris.
| Banque (7 octobre 2026) | Variation en séance |
|---|---|
| Société Générale | −5,26 % |
| Deutsche Bank | −4,74 % |
| UniCredit | −4,48 % |
| Intesa Sanpaolo | −4,13 % |
| BNP Paribas | −3,76 % |
| Crédit Agricole | −3,56 % |
| STOXX Europe 600 Banks | −3,40 % |
V. Ce qu’il faut surveiller
- Mardi 13 octobre : la prévision de NII 2026 de JPMorgan (105,5 Md$) et le niveau de ses pertes latentes au 30 septembre ; le commentaire de Wells Fargo sur le coût des dépôts.
- Mercredi 14 octobre : Bank of America, dont le portefeuille HTM est l’un des plus exposés du secteur, et Morgan Stanley ; le même jour, l’inflation américaine de septembre (3,6 % sur un an attendus).
- Les dépôts non assurés et la rémunération moyenne des dépôts : c’est là que se jouera la solidité de la « couverture naturelle ».
- Le marché des introductions en Bourse après les retraits d’Oura et de SB Energy : il conditionne les commissions du quatrième trimestre.
- Les 27-28 octobre (Fed) et 28-29 octobre (BCE) ; puis, fin novembre, le Quarterly Banking Profile du troisième trimestre, qui donnera le vrai chiffre des pertes latentes.
Les chiffres clés
- 326,7 Md$ de pertes latentes bancaires au 30 juin (FDIC), dont 216,9 Md$ en HTM
- 4,47 % → 5,22 % : le taux à dix ans américain entre le 30 juin et le 8 octobre
- 500 à 600 Md$ : estimation JTE des pertes latentes aujourd’hui (pic de près de 684 Md$ au T3 2023)
- −13 % : l’indice bancaire KBW depuis son plus haut d’août
- 5,90 $ : le bénéfice par action attendu de JPMorgan (+16,4 %)
- 4,6 Md$ : la plus-value Visa dans les comptes du T2 de JPMorgan
- +317,4 Md$ de dépôts non assurés au T2, −111 Md$ de dépôts assurés
- 166,4 Md$ : collecte hebdomadaire record des fonds monétaires depuis avril 2020
- 313,99 Md€ de dette publique française détenue par les banques françaises
Sources
- JPMorgan Chase, formulaire 10-Q du deuxième trimestre 2026 (SEC)
- FDIC, communiqué du Quarterly Banking Profile T2 2026 (25 août 2026)
- FDIC, Quarterly Banking Profile, deuxième trimestre 2026
- Premier Insights, détail des pertes latentes HTM/AFS et des dépôts (FDIC T2 2026)
- BankingLENS, AOCI et pertes latentes au T2 2026
- Réserve fédérale, H.15 Selected Interest Rates (8 octobre 2026)
- First Trust, comptes de la Réserve fédérale au T2 2026
- CMC Markets, la semaine à venir (consensus JPMorgan, CPI)
- Reuters (via Kitco), attentes des investisseurs avant les résultats bancaires
- Zacks (via Finviz), les banques sous la pression des taux
- Yahoo Finance, séance du 12 octobre 2026
- Charles Schwab, point de marché du 12 octobre 2026 (FactSet, EPFR)
- The Next Web, Oura reporte son introduction en Bourse de 2,2 Md$
- France-Épargne, les banques européennes et les taux (7 octobre 2026)
- Tradingsat, la chute des banques européennes (7 octobre 2026)
- F. A. Hayek, « The Pretence of Knowledge », conférence Nobel, 1974





