Le Fonds monétaire international a relevé mardi, à Bangkok, sa prévision de croissance mondiale pour 2026 à 3,1 %. La presse y a lu une économie « résiliente ». Les chiffres du rapport racontent autre chose : une croissance qui reste inférieure à celle d’avant la guerre, une inflation mondiale bloquée à 4,7 %, et une économie qui ne tient plus que par un seul moteur, l’investissement dans l’intelligence artificielle. La France, à 0,4 %, est du mauvais côté de cette fracture.
I. LE FAIT ET SES CHIFFRES
Le chiffre de tête est flatteur. Dans ses Perspectives de l’économie mondiale d’octobre, publiées le 13 octobre lors des Assemblées annuelles organisées en Thaïlande, le FMI prévoit 3,1 % de croissance mondiale en 2026, un dixième de point de plus qu’en juillet (3,0 %), puis 3,4 % en 2027. Les États-Unis sont attendus à 2,3 % les deux années, la Chine à 4,5 % puis 4,0 %, l’Inde à 7,0 %. La zone euro est remontée de 0,9 % à 1,1 % pour 2026, le Royaume-Uni de 1,0 % à 1,3 %.
Mais une prévision ne se lit pas seule : elle se lit dans sa trajectoire. En janvier, avant le déclenchement de la guerre avec l’Iran et la fermeture partielle du détroit d’Ormuz, le Fonds attendait 3,3 % pour 2026. Il est descendu à 3,1 % en avril, à 3,0 % en juillet, et remonte à 3,1 % aujourd’hui. La « révision à la hausse » ne fait donc que rendre un tiers du terrain perdu depuis le début de l’année. Dans le même temps, l’inflation mondiale attendue pour 2026 est passée de 4,4 % (scénario de référence d’avril) à 4,7 %, chiffre maintenu en octobre. Moins de croissance qu’espéré, plus d’inflation qu’espéré : ce n’est pas la définition habituelle de la résilience.
| Édition du FMI | Croissance mondiale 2026 | Inflation mondiale 2026 | Hypothèse sur Ormuz |
|---|---|---|---|
| Janvier 2026 (avant-guerre) | 3,3 % | — | — |
| Avril 2026 | 3,1 % | 4,4 % | Conflit bref, énergie +19 % |
| Juillet 2026 | 3,0 % | 4,7 % | Réouverture mi-juillet, normalisation en mars 2027 |
| Octobre 2026 | 3,1 % | 4,7 % | Réouverture d’ici mars, transport normal en octobre 2027 |
Le détail géographique est plus parlant encore. La région Moyen-Orient et Asie centrale devrait se contracter de 0,3 % ; l’Arabie saoudite de 3,3 %, une révision de cinq points. Les prix des produits pétroliers raffinés restent, selon le Fonds, de 70 % à 95 % au-dessus de leur niveau d’avant-guerre. À l’inverse, Taïwan et la Corée du Sud, fournisseurs de puces de l’industrie de l’IA, croissent nettement plus vite que la moyenne des pays avancés (2,1 %). Le FMI parle lui-même de perspectives « bifurquées ». Sa directrice générale, Kristalina Georgieva, a résumé l’image : une économie mondiale qui tient sur une seule jambe, celle de l’IA.
| Pays / zone | Juillet 2026 (2026) | Octobre 2026 (2026) | Octobre 2026 (2027) |
|---|---|---|---|
| Monde | 3,0 % | 3,1 % | 3,4 % |
| États-Unis | 2,3 % | 2,3 % | 2,3 % |
| Zone euro | 0,9 % | 1,1 % | 1,2 % |
| Espagne | 2,1 % | 2,5 % | — |
| France | 0,6 % | 0,4 % | — |
| Royaume-Uni | 1,0 % | 1,3 % | 1,2 % |
| Chine | 4,6 % | 4,5 % | 4,0 % |
| Inde | 6,4 % | 7,0 % | 7,0 % |
| Japon | 0,6 % | 0,7 % | 0,7 % |
II. CE QUE LE MARCHÉ SOUS-ESTIME
1. Le moteur de la croissance et le principal risque sont le même objet. Le Fonds a chiffré deux chocs. Si le baril restait au-dessus de 130 dollars jusqu’à la fin du premier trimestre 2027, la croissance mondiale de l’an prochain perdrait 0,5 point. Si l’investissement dans l’IA se contractait brutalement, le PIB mondial serait inférieur de 1,1 % en 2028, et celui des États-Unis de 1,8 %, selon les comptes rendus du rapport. Autrement dit, le scénario de correction technologique coûte plus de deux fois le scénario pétrolier extrême. Le marché, qui regarde le pétrole tous les matins, regarde beaucoup moins ce second risque, alors que c’est précisément lui qui a valu au monde sa révision à la hausse.
2. La concentration est financière autant que réelle. Selon la cheffe économiste du Fonds, Silvana Tenreyro, l’IA explique près de la moitié de la hausse du commerce mondial entre 2023 et 2025 ; les échanges de biens liés à l’IA ont progressé de 29 % sur la période, contre 8,3 % pour l’ensemble du commerce, selon les données citées par Reuters. Côté financement, les grands opérateurs de centres de données représentent désormais environ 10 % des émissions mondiales d’obligations de bonne qualité, contre moins de 1 % en 2024, et le Fonds a recensé quatorze montages de financement « circulaire » depuis 2023, pour environ 300 milliards de dollars de fonds propres et 650 milliards de dette. Ces montants, rapportés par la presse spécialisée, restent à recouper avec le texte intégral du rapport sur la stabilité financière.
3. L’hypothèse centrale glisse plus vite que la prévision. En juillet, le FMI supposait une réouverture d’Ormuz à la mi-juillet et une normalisation en mars 2027. En octobre, la réouverture est repoussée à mars et le retour à des conditions de transport normales à octobre 2027 : sept mois de décalage en un trimestre. Le scénario de référence de juillet retenait un baril moyen de 89 dollars pour 2026 ; le Brent a dépassé 105 dollars en séance mardi avant de refluer. Que la prévision de croissance monte alors que l’hypothèse énergétique se dégrade n’est possible que parce qu’un autre moteur, l’IA, compense. Retirez-le, et la révision devient une baisse.
4. L’inflation ne baisse pas, donc les taux non plus. À 4,7 % en 2026 et encore 3,9 % en 2027 selon la trajectoire publiée en juillet, l’inflation mondiale reste au-dessus de son niveau de 2025 (4,1 %). Le FMI demande aux banques centrales de rester concentrées sur la stabilité des prix. Le dix ans américain se tenait mardi à 5,22 %. Pour les pays endettés à faible croissance, c’est la combinaison la plus coûteuse.
III. L’ANALYSE DE FOND
La lecture dominante oppose deux camps : les économies « gagnantes » de l’IA et les « perdantes » de l’énergie, comme si la géographie avait distribué les cartes. C’est incomplet. Ce que montre le rapport, c’est une fracture entre les économies où le capital se déplace vers les usages d’avenir et celles où les pouvoirs publics s’emploient à le retenir dans les usages d’hier.
Le meilleur argument adverse
Il faut lui donner toute sa force, car il est d’inspiration hayékienne. Un boom d’investissement concentré sur une seule technologie, financé en partie par la dette et par des participations croisées entre fournisseurs et clients, ressemble trait pour trait à ce que Hayek et Mises appelaient le mal-investissement : un allongement artificiel de la structure de production, que le retournement du crédit oblige ensuite à liquider. Dans cette lecture, être en dehors du boom de l’IA n’est pas un retard mais une protection. L’Europe éviterait le krach comme elle a, en partie, évité la bulle internet. La Corée en donne un avant-goût : la Bourse de Séoul a perdu plus de 5 % mardi, Samsung plus de 7 %, sur des craintes de valorisation et de concurrence chinoise dans la mémoire. Et le FMI lui-même juge que l’élan technologique « pourrait s’arrêter brutalement ».
La réponse
L’argument se trompe sur le mécanisme. Chez Hayek, le mal-investissement naît d’un taux d’intérêt maintenu sous son niveau naturel par la politique monétaire, qui envoie aux entrepreneurs un faux signal sur l’épargne disponible. Ce n’est pas la situation de 2026 : la Fed a relevé ses taux en septembre, le dix ans américain est au-dessus de 5 %, et une large part de l’investissement est autofinancée par des entreprises très rentables. Le boom de l’IA se fait au prix du marché, pas contre lui. Il peut se révéler excessif, mais l’erreur sera détectée et sanctionnée par les prix, ce que la séance coréenne de mardi illustre précisément : le système de prix fonctionne, vite et durement.
Surtout, l’argument confond deux risques de nature différente. Une correction de l’IA détruirait de la richesse financière et coûterait, selon le Fonds, 1,1 % de PIB mondial à horizon 2028. Rester à l’écart de l’investissement productif pendant une décennie coûte, lui, chaque année et sans limite de temps. Sur 2026-2027, la croissance cumulée attendue est d’environ 4,7 % aux États-Unis, 2,3 % dans la zone euro et 1,3 % en France (calcul de la rédaction à partir des prévisions du FMI ; pour la France en 2027, de la Banque de France). L’Europe ne se protège pas d’une bulle : elle s’appauvrit relativement, avec certitude, pour s’épargner un risque incertain.
Enfin, la fracture n’est pas seulement entre continents. L’Espagne et la France partagent la même monnaie, la même banque centrale, le même choc pétrolier. Le FMI attend pourtant 2,5 % de croissance à Madrid et 0,4 % à Paris, soit un écart de 2,1 points la même année. La différence ne vient pas d’Ormuz. Elle vient de ce que chaque économie fait du choc.
C’est là que le rapport rejoint la tradition libérale. Le Fonds recommande des aides énergétiques uniquement temporaires et ciblées, et une politique monétaire tournée vers la stabilité des prix. Dès avril, son chef économiste d’alors, Pierre-Olivier Gourinchas, mettait en garde : « Price caps, subsidies and similar interventions are popular, but they distort prices ». Un prix de l’énergie élevé n’est pas un dysfonctionnement à corriger ; c’est l’information qui dit aux ménages d’économiser, aux industriels de substituer, aux investisseurs de produire ailleurs et autrement. Hayek l’écrivait en 1945 : le prix condense une connaissance qu’aucun planificateur ne possède. Bloquer le signal, c’est prolonger la pénurie qu’il annonce, et financer ce blocage par la dette, c’est en reporter la facture sur des taux qui, eux, ne sont pas plafonnés.
IV. LE CONTEXTE EUROPÉEN
Pour la zone euro, le FMI relève 2026 à 1,1 %, porté par un deuxième trimestre vigoureux après une stagnation au premier, et laisse 2027 à 1,2 %. L’inflation y est attendue à 3,1 % en 2026 et 2,8 % en 2027, et l’inflation sous-jacente ne reviendrait à 2 % qu’à la mi-2028. La BCE, dont le taux de dépôt est à 2,50 %, n’a donc aucune marge pour soutenir l’activité. Le Fonds note aussi que les stocks de gaz restent sous les normes saisonnières dans une partie de l’Europe : ils étaient remplis à 73,75 % (833 TWh) au 12 octobre selon Gas Infrastructure Europe.
La France concentre toutes les fragilités. Le FMI l’abaisse à 0,4 % pour 2026, contre 0,6 % en juillet et 0,9 % pour 2025, et voit le chômage monter à 8,4 % contre 7,7 %. La Banque de France, dans ses projections de septembre, retenait déjà 0,4 % pour 2026, puis 0,9 % en 2027 et 1,2 % en 2028, avec un chômage culminant à 8,4 % fin 2026 ; son scénario très défavorable prévoit une contraction de 0,2 % en 2027. Le projet de loi de finances, lui, table sur 0,5 % puis 1,0 %. Or chaque dixième de croissance manquant pèse sur des recettes déjà insuffisantes, alors que l’État emprunte à dix ans autour de 4,85 % et au-dessus de l’Italie.
Le contraste espagnol est la leçon la plus utile. Avec 2,5 % attendus (2,1 % en juillet), l’Espagne croît plus de deux fois plus vite que la zone euro, sous la même politique monétaire et avec le même pétrole importé. Le diagnostic que la France se raconte, celui d’une économie victime d’un choc extérieur, ne résiste pas à cette comparaison.
V. CE QU’IL FAUT SURVEILLER
- 14 octobre : indice des prix américain de septembre, consensus à 3,7 % sur un an et 2,5 % pour l’inflation sous-jacente. Une surprise à la hausse validerait le maintien de taux élevés partout.
- Résultats de Samsung et SK hynix (fin octobre) : ce sont les premiers tests de la « jambe IA » après la chute de Séoul du 13 octobre.
- 23 octobre : revue de la note de la France par Moody’s (Aa3, perspective négative). Une croissance à 0,4 % fragilise les hypothèses du budget 2027.
- Fin octobre : réunions de la Fed et de la BCE. Le FMI leur demande de rester concentrées sur l’inflation.
- Ormuz : chaque mois de retard sur la réouverture supposée en mars rapproche le monde du scénario à 130 dollars, qui coûte 0,5 point de croissance en 2027.
- Stocks de gaz : leur trajectoire au premier froid dira si l’Europe aborde l’hiver avec une marge ou une dette énergétique.
Les chiffres clés
- 3,1 % : croissance mondiale prévue par le FMI pour 2026 (3,0 % en juillet, 3,3 % en janvier).
- 3,4 % : croissance mondiale prévue pour 2027.
- 4,7 % : inflation mondiale attendue en 2026 (4,4 % dans le scénario d’avril).
- 2,3 % : croissance américaine attendue en 2026 et en 2027.
- 1,1 % : zone euro en 2026 (0,9 % en juillet) ; 1,2 % en 2027.
- 0,4 % : France en 2026 (0,6 % en juillet) ; chômage à 8,4 %.
- 2,5 % : Espagne en 2026 (2,1 % en juillet).
- −3,3 % : Arabie saoudite en 2026, révision de 5 points.
- 70 % à 95 % : hausse des prix des produits raffinés par rapport à l’avant-guerre.
- −1,1 % : perte de PIB mondial en 2028 en cas de correction de l’investissement IA (−1,8 % aux États-Unis).
- −0,5 point : croissance mondiale 2027 perdue si le baril reste au-dessus de 130 dollars jusqu’à mars.
- 3,1 % : inflation attendue en zone euro en 2026 (2,8 % en 2027).
- 73,75 % : taux de remplissage des stocks de gaz de l’UE au 12 octobre.
- 5,22 % : taux à dix ans américain le 13 octobre.
Sources
- Euronews, « IMF forecasts 3.1% global growth in 2026, with eurozone at 1.1% », 13/10/2026
- Yahoo Finance, « IMF upgrades 2026 growth forecast but warns of split outlook », 13/10/2026
- Trading Economics, prévisions du FMI de juillet et d’octobre 2026
- FMI, transcription de la conférence de presse des Perspectives de juillet 2026
- FMI, conférence de presse des Perspectives, Réunions de printemps, 14/04/2026
- The Guardian Nigeria, prévision de janvier 2026 du FMI (3,3 %)
- Newscord, synthèse de la couverture du rapport (scénarios IA et pétrole, financement), 13/10/2026
- Euronews, prévisions du FMI de juillet 2026 pour la France, l’Espagne, l’Allemagne et l’Italie
- Banque de France, Projections macroéconomiques, septembre 2026
- Gas Infrastructure Europe, AGSI+, niveau des stocks au 12/10/2026
- Yahoo Finance, séance du 13/10/2026 (Séoul, taux, pétrole)
- Charles Schwab, point de marché du 13/10/2026 (consensus CPI)
- F. A. Hayek, « The Use of Knowledge in Society », American Economic Review, 1945





