Intel a perdu 28,6 % vendredi, sa pire séance depuis 1974, au lendemain d’un bénéfice par action de 0,52 dollar contre 0,38 annoncé. La presse y lit une déception : prévisions faibles, accident d’usine en Israël, marché du PC en berne. C’est exact et incomplet. Le trimestre est bon ; ce que le marché a puni, c’est sa composition. Les centres de données d’intelligence artificielle absorbent la mémoire, la mémoire renchérit les ordinateurs, et les ordinateurs, qui font encore près de la moitié du chiffre d’affaires d’Intel, se vendent un cinquième de moins. Un prix relatif, celui de la mémoire, vient de réécrire la valeur d’une entreprise en une journée.
I. LE FAIT ET SES CHIFFRES
Jeudi 29 octobre, après la clôture, Intel a publié un chiffre d’affaires de 16,5 milliards de dollars pour le troisième trimestre, une marge brute hors éléments exceptionnels de 44,1 %, soit environ 200 points de base de plus qu’au deuxième trimestre, et un bénéfice par action de 0,52 dollar contre 0,38 annoncé par la direction [2]. La division centres de données et IA a réalisé 7,3 milliards de dollars, en hausse de près de 80 % sur un an et de 17 % sur le trimestre, pour un résultat opérationnel de 3,0 milliards (42 % du chiffre d’affaires) [2]. La division ordinateurs et clients (CCPG) est restée en deçà des attentes : 8,1 milliards, en baisse de 9 % sur le trimestre, pour 2,3 milliards de résultat opérationnel (28 %) [2]. La fonderie a réalisé 6,7 milliards de revenus, dont 411 millions seulement auprès de clients externes, et perdu 1,9 milliard de dollars, soit 236 millions de moins qu’au trimestre précédent [2].
| Division (T3 2026) | Chiffre d’affaires | Résultat opérationnel | Indication pour le T4 |
|---|---|---|---|
| Centres de données et IA | 7,3 Md$ (+80 % sur un an) | 3,0 Md$ (42 %) | hausse d’environ 15 % sur le trimestre |
| Ordinateurs et clients (CCPG) | 8,1 Md$ (−9 % sur le trimestre) | 2,3 Md$ (28 %) | baisse de plus de 20 % sur le trimestre |
| Fonderie | 6,7 Md$ (dont 411 M$ externes) | −1,9 Md$ | mieux qu’au T2 (+236 M$), mais toujours déficitaire |
Les prévisions du quatrième trimestre ont déclenché la chute : un chiffre d’affaires de 15 à 16 milliards de dollars contre environ 17 milliards attendus (17,29 selon le consensus FactSet), une marge brute de 38 %, dont environ 200 points de base liés à l’accident de l’usine Fab 28 en Israël, et un bénéfice par action de 0,25 dollar contre 0,43 attendu [1][2][6]. L’accident, survenu début octobre, coûterait environ 300 millions de dollars de chiffre d’affaires au quatrième trimestre, presque entièrement sur des serveurs en gravure 10 nm, et un effet comparable pourrait se reproduire au premier trimestre [2].
Vendredi 30 octobre, l’action a reculé de 28,58 %, soit près de 140 milliards de dollars de capitalisation évaporés. Une seule séance a été pire dans l’histoire du groupe : le 5 juillet 1974, avec environ 29,9 % [1]. Le titre avait presque quadruplé, d’environ 37 dollars à un record proche de 141 dollars le 22 juin ; il a depuis perdu plus de la moitié de sa valeur, tout en restant en hausse de plus de 70 % sur l’année [1][3]. Stacy Rasgon, de Bernstein, a jugé les perspectives « terribles » et ramené son objectif de 110 à 75 dollars [1]. Le même jour, le Nasdaq cédait 2,86 % à 25 437 points [7].
II. CE QUE LE MARCHÉ A VRAIMENT PRIS EN COMPTE
La première lecture, celle de l’accident, ne tient pas arithmétiquement. L’écart entre le milieu de la fourchette de prévision (15,5 milliards) et le consensus (17 à 17,3 milliards) est de 1,5 à 1,8 milliard de dollars. L’accident en explique 300 millions, soit un sixième à un cinquième (calcul de rédaction). Le reste vient de l’activité courante, et plus précisément des ordinateurs : Intel annonce une baisse de plus de 20 % du chiffre d’affaires de la division clients sur le trimestre, soit environ 1,6 milliard de dollars en moins sur la base de 8,1 milliards, tandis que les centres de données gagneraient environ 1,1 milliard avec une hausse de 15 % sur 7,3 milliards (calcul de rédaction à partir des indications de [2]).
La cause est un prix. Intel estime que le marché mondial des PC reculera d’environ 12 % en unités en 2026, de plus de 20 % au second semestre, et de 10 % encore en 2027, parce que la mémoire est devenue chère et rare et que les budgets informatiques sont limités [2]. Les chiffres du secteur le confirment. Selon IDC, les livraisons mondiales de PC ont chuté de 20,1 % au troisième trimestre, soit 15,8 millions d’unités de moins sur un an ; HP recule de 30,9 %, Dell de 25 %, Lenovo de 22,6 % et Apple de 11,3 % [4]. IDC prévoit une hausse de 17 % du prix moyen des PC en 2026 et n’attend « aucun soulagement » de la pénurie de mémoire avant la fin de 2027 [5].
Ce qu’il faut retenir est un déplacement de la valeur. Les deux divisions rentables d’Intel dégagent ensemble 5,3 milliards de dollars de résultat opérationnel ; les centres de données en fournissent 57 % et la fonderie en reprend 36 % par sa perte (calcul de rédaction). Quand la division clients baisse de 20 % et que les centres de données montent de 15 %, la répartition bascule encore. Le marché n’a pas puni un mauvais trimestre. Il a révisé la part de l’avenir d’Intel qui dépend d’un produit dont le principal composant est devenu plus rentable ailleurs.
III. L’ANALYSE DE FOND
Friedrich Hayek a décrit en 1945 ce que fait un prix : il transmet à des millions d’agents, sans que personne n’ait besoin d’en connaître la cause, l’information qu’une ressource est devenue plus rare ou plus utile ailleurs. Le prix de la mémoire est exactement cela. Personne n’a décidé que le PC devait rétrécir. Des acheteurs de centres de données, prêts à payer davantage pour chaque puce, ont fait monter l’enchère ; les fabricants de PC ont répercuté, les clients ont reporté leurs achats, et Intel, fournisseur du composant dont la demande dérive de celle des machines, en reçoit la facture avec un trimestre de décalage. Aucun plan ne l’aurait anticipé, aucun plan ne peut l’annuler.
Le meilleur argument adverse mérite d’être posé honnêtement. Le trimestre est excellent : bénéfice par action supérieur de 37 % à la prévision, marge brute en hausse de 200 points de base, centres de données en hausse de près de 80 %. L’accident est ponctuel. La technologie 18A progresse : les coûts ont baissé d’environ 40 % depuis le premier trimestre, les rendements atteignent le niveau du secteur, les processeurs 18A représentent près d’un tiers des ventes de processeurs clients, et les premiers outils de conception de la gravure 14A sont chez des clients, avec une production à risque en 2027 [2]. L’offre, pas la demande, bride les centres de données : les substrats avancés resteront rares jusqu’à mi-2027 [2]. Le groupe détient 54 milliards de dollars de liquidités après une augmentation de capital de 23 milliards en août [2]. Et l’action reste en hausse de plus de 70 % sur l’année [3].
Tout cela est vrai, et rien ne contredit la thèse, parce que la question n’est pas la qualité du trimestre mais son financement. Intel prévoit environ 20 milliards de dollars d’investissements bruts en 2026, avec une hausse « significative » en 2027 et des commandes fermes d’équipement en progression de près de 40 % sur le trimestre [2]. Or le groupe a dégagé 5,1 milliards de flux d’exploitation au troisième trimestre, soit environ 20 milliards à l’année (calcul de rédaction) : à peine de quoi couvrir les investissements actuels, avant la hausse annoncée, alors que la division clients se contracte et que la fonderie perd 1,9 milliard par trimestre. Un flux de trésorerie négatif est attendu au quatrième trimestre [3]. Le titre a quadruplé en six mois sur l’idée que la fonderie serait ressuscitée ; il vient de rappeler que ce pari doit être financé par les profits d’un produit dont le prix de revient échappe à Intel.
Reste l’actionnaire public. L’État américain détient 9,9 % du capital, acquis à 20,47 dollars l’action en août 2025 ; la séance de vendredi a effacé environ 12 milliards de dollars de sa valeur, et la participation vaut encore environ trois fois le prix d’achat [1][3]. Le chiffre de 12 milliards implique une participation d’environ 42 milliards avant la chute et 30 milliards après (calcul de rédaction). Rien dans les sources n’indique que Washington ait pesé sur la gestion. Le risque est ailleurs, et c’est celui que Hayek décrit dans « La prétention de la connaissance » (1974) : quand l’actionnaire est aussi un pouvoir politique, la tentation grandit de maintenir une usine parce qu’elle est stratégique, non parce que son prix le justifie. Le signal que le marché envoie à Intel vendredi est exactement celui qu’un soutien implicite pourrait brouiller.
IV. LE CONTEXTE EUROPÉEN
L’Europe n’a pas de champion du processeur pour ordinateurs, mais elle est exposée par l’amont. Les commandes fermes d’équipement d’Intel, en hausse de près de 40 % sur le trimestre [2], sont d’abord des commandes passées à des fournisseurs d’équipements de gravure, dont les carnets dépendent de la capacité des fonderies à financer 2027. La mémoire est l’autre canal : le renchérissement qui étrangle les PC enrichit les producteurs coréens et pèse sur les assembleurs et distributeurs européens, qui répercutent des prix en hausse de 17 % en moyenne sur des clients dont les budgets sont plafonnés [5]. La souveraineté industrielle, dans ce paysage, se mesure moins en usines construites qu’en capacité à encaisser un choc de prix relatif.
V. CE QU’IL FAUT SURVEILLER
- Apple, lundi 2 novembre après la clôture : le renchérissement de la mémoire est la principale inquiétude des analystes pour l’iPhone et le Mac [6]. Une marge brute tenue serait le signe que le prix de la mémoire se paie en volumes plutôt qu’en marges chez les intégrateurs verticaux.
- Le premier trimestre d’Intel : la direction ne cache pas qu’un effet d’accident comparable pourrait se reproduire [2].
- Le calendrier de la gravure : 18A-P prévu en interne d’ici la fin de l’année, kit de conception 14A version 1.0 d’ici le premier trimestre 2027 [2].
- La mémoire : IDC n’anticipe aucun soulagement avant la fin de 2027 ; une inflexion avant cette date remettrait en cause le raisonnement de cet article [5].
- Le financement de 2027 : annonce de l’investissement, flux de trésorerie et éventuelle nouvelle émission.
Les chiffres clés
- −28,58 % : recul d’Intel vendredi 30 octobre, pire séance depuis le 5 juillet 1974 (environ 140 Md$ de capitalisation).
- 16,5 Md$ : chiffre d’affaires du troisième trimestre ; marge brute de 44,1 % ; bénéfice par action de 0,52 $ (0,38 $ annoncé).
- 7,3 Md$ : chiffre d’affaires des centres de données et de l’IA (près de +80 % sur un an), pour 3,0 Md$ de résultat opérationnel.
- 8,1 Md$ : chiffre d’affaires de la division clients (−9 % sur le trimestre), avec une baisse de plus de 20 % attendue au quatrième trimestre.
- 15–16 Md$ : prévision de chiffre d’affaires du quatrième trimestre, contre environ 17 Md$ attendus ; bénéfice par action de 0,25 $ contre 0,43 $.
- −20,1 % : livraisons mondiales de PC au troisième trimestre (−15,8 millions d’unités), selon IDC ; HP −30,9 %, Dell −25 %.
- +17 % : hausse du prix moyen des PC prévue par IDC en 2026.
- −1,9 Md$ : perte opérationnelle de la fonderie au troisième trimestre ; 411 M$ de revenus externes.
- 300 M$ : effet de l’accident de la Fab 28 sur le chiffre d’affaires du quatrième trimestre.
- 9,9 % / 20,47 $ : participation de l’État américain et prix d’achat ; environ 12 Md$ perdus en une séance.
- ~20 Md$ : investissements bruts d’Intel en 2026, en hausse « significative » en 2027 ; 54 Md$ de liquidités.
- −12 % / −10 % : recul du marché mondial des PC prévu par Intel en 2026 et en 2027.
Sources
- Yahoo Finance, « Intel stock plunges nearly 29%, its worst day since 1974 », 30/10/2026
- Motley Fool, transcription de la conférence sur les résultats du T3 2026 d’Intel
- TechCrunch, « Intel’s stock crashes, knocking $12B from government’s stake », 30/10/2026
- Tom’s Hardware, livraisons de PC au T3 2026 (IDC)
- IDC, « PC Market Enters Volatile Territory as Memory Shortage Persists Through 2027 », 02/06/2026
- Charles Schwab, point de marché du 30/10/2026
- Motley Fool, « Stock Market Today, Oct. 30 », clôture du Nasdaq
- F. A. Hayek, « The Use of Knowledge in Society », 1945 ; « The Pretence of Knowledge », 1974





